Tech6 min de lecturePar Paul Lefizelier

GAFAM devant le Parlement : la France ouvre une enquête sur sa dépendance numérique

L'Assemblée nationale lance une commission d'enquête sur la souveraineté numérique face aux GAFAM. Deux mois d'auditions pour évaluer la dépendance cloud et IA de la France en 2026.

GAFAM devant le Parlement : la France ouvre une enquête sur sa dépendance numérique

Ce mardi 10 mars 2026, l'Assemblée nationale a ouvert une commission d'enquête parlementaire sur la souveraineté numérique de la France. Conduite par le député Modem Philippe Latombe, rapporteur et figure incontournable du numérique au Palais Bourbon, elle prévoit deux mois d'auditions de représentants des GAFAM, de chercheurs en IA et d'acteurs publics comme la CNIL et l'ANSSI. La commission d'enquête sur les GAFAM et la dépendance cloud de la France en 2026 intervient dans un contexte de tension maximale : 24 heures après la levée historique de 890 M€ d'AMI Labs et deux semaines après le ban d'Anthropic par l'administration Trump.

Pourquoi 2026 est l'année de vérité pour la souveraineté numérique française

Les signaux d'alarme se sont accumulés en quelques semaines. Le 27 février, Washington a démontré qu'un président pouvait bannir du jour au lendemain un fournisseur d'IA de l'ensemble de l'appareil fédéral — et la France, utilisatrice de Claude d'Anthropic dans plusieurs de ses administrations, n'a eu aucun levier pour peser sur cette décision. Le même mois, les chiffres de la dépendance cloud sont tombés : 93 % du cloud public utilisé en France est hébergé chez AWS, Azure ou Google Cloud.

Côté IA, le constat est similaire. Tous les modèles de langage dominants sont américains (OpenAI, Anthropic, Google) ou chinois (DeepSeek). La dernière commission sénatoriale sur le sujet remonte à 2019 — une époque où le cloud souverain relevait du débat technique, pas de l'urgence stratégique. En 2026, les élus jugent la situation « critique ».

Mais l'alternative française existe. Mistral AI vise le milliard d'euros de revenus, AMI Labs vient de lever 890 M€ avec Nvidia et Toyota, et la Stratégie nationale IA Phase 3 mobilise 400 M€ sur neuf clusters de recherche. La question n'est plus de savoir si la France a des champions — mais si elle peut les faire passer à l'échelle avant que le verrouillage ne soit irréversible.

Deux mois pour auditionner Google, Amazon, Microsoft, Meta et Apple : que va-t-on leur demander ?

La commission prévoit de convoquer les représentants France des cinq géants, ainsi que des acteurs publics (CNIL, ANSSI, Direction générale des entreprises) et des chercheurs en intelligence artificielle. Les questions attendues portent sur des points très concrets :

  • Localisation des données : où sont réellement hébergées les données des administrations, hôpitaux et collectivités françaises clientes ?
  • Clauses contractuelles : les conditions imposées aux clients publics permettent-elles un rapatriement des données en cas de crise géopolitique ?
  • Pricing et lock-in : les modèles tarifaires encouragent-ils la captivité technologique (coûts de sortie, formats propriétaires) ?
  • Conformité RGPD : au-delà des déclarations, quelle est la réalité des transferts de données vers les États-Unis post-Data Privacy Framework ?

Philippe Latombe, qui avait déjà piloté plusieurs rapports sur le numérique à l'Assemblée, dispose de deux mois pour produire un rapport assorti de recommandations législatives. Les premières auditions sont attendues mi-mars, le rapport final fin mai 2026.

93 % du cloud français chez les Américains : la réalité chiffrée de la dépendance

Le chiffre est brutal : AWS, Microsoft Azure et Google Cloud captent à eux trois la quasi-totalité du marché du cloud public en France. Les administrations centrales, les hôpitaux publics, les universités et des milliers de collectivités territoriales dépendent de ces infrastructures pour leurs données les plus sensibles — dossiers médicaux, données fiscales, fichiers de police.

À titre de comparaison, l'Allemagne affiche une dépendance comparable mais investit massivement dans Gaia-X et dans des solutions souveraines dédiées au secteur public. La France, elle, dispose d'OVHcloud — acteur historique du cloud européen — mais avec environ 7 % de parts de marché, le rapport de force reste déséquilibré.

Les 4 Md€ investis par les GAFAM en France : cadeau ou cheval de Troie ?

Paradoxe de la période : les géants américains n'ont jamais autant investi en France. Microsoft a annoncé 4,2 milliards d'euros pour des datacenters et la formation à l'IA, Google 1 milliard, Amazon 1,2 milliard. Ces investissements créent des emplois, forment des ingénieurs et renforcent l'attractivité du territoire.

Mais ils renforcent aussi le verrouillage. Chaque datacenter construit par un hyperscaler américain sur le sol français devient un point d'ancrage supplémentaire : les clients migrent vers l'infrastructure locale du géant, les développeurs se forment sur ses outils, les administrations signent des contrats pluriannuels. La générosité d'aujourd'hui fabrique la dépendance de demain — ou bien constitue un investissement légitime dans un marché porteur. C'est précisément cette ambiguïté que la commission devra trancher.

AMI Labs, Mistral, OVHcloud : la réponse française existe, mais est-elle suffisante ?

L'écosystème français de l'IA et du cloud n'a jamais été aussi dynamique. Mistral AI, avec 300 M€ d'ARR et une offre souveraine déployée auprès de 10 000 agents publics, incarne l'ambition tricolore. AMI Labs, fondé par le prix Turing Yann LeCun, promet de dépasser les LLMs avec les world models. OVHcloud participe au consortium européen EURO-3C (75 M€, avec Orange, Deutsche Telekom et IONOS). Le programme Pionniers de l'IA de Bpifrance injecte 10 M€ dans les startups émergentes.

Mais l'honnêteté impose de nuancer. Mistral AI utilise Microsoft Azure pour une partie de son infrastructure. AMI Labs n'a pas encore de produit commercial. OVHcloud, malgré son positionnement souverain, ne représente que 7 % du marché. La Stratégie nationale IA Phase 3 mobilise 400 M€ — quand les hyperscalers investissent dix fois plus sur le seul territoire français.


Quelles recommandations la commission Latombe produira-t-elle fin mai ? Plusieurs pistes circulent déjà dans les couloirs du Palais Bourbon : obligation de cloud souverain pour les données sensibles de l'État, appels d'offres réservés aux acteurs européens certifiés SecNumCloud, voire une taxe sur les transferts de données hors Union européenne. Des mesures ambitieuses — mais qui se heurteront au lobby intense des géants américains, eux-mêmes en train de créer des milliers d'emplois sur le territoire.

Et vous, pensez-vous que la France peut réellement réduire sa dépendance aux GAFAM sans freiner son propre écosystème numérique ?

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